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Philosophie des arts martiaux modernes selon Emin Boztepe

Dans un ouvrage d'environ 200 pages paru fin 2017 aux éditions VRIN, Emin Boztepe, expert en wing chun, se livre à une réflexion critique sur l'apprentissage et l’enseignement des arts martiaux asiatiques. Voici un compte rendu de lecture détaillé de cet ouvrage fort intéressant et que je recommande sans réserves.

"Rôle de la philosophie"

Confucius a dit dans ses Entretiens : "L'apprentissage sans pensée est du temps perdu"*. C'est en s'appuyant notamment sur cette citation que l'auteur justifie l'intérêt d'une réflexion critique sur la pratique et l'enseignement des arts martiaux, sur leur nature et leur sens. Pour la formuler, il recommande un langage moderne  ; pour l'élaborer, il se fonde sur leur pratique. De cette réflexion sur le processus d'apprentissage qu'est l'art martial résulteraient non seulement une meilleure acquisition du savoir-faire mais aussi une capacité d'auto-défense intellectuelle contre les charlatans et autres mystificateurs trop fréquents dans ce milieu.

A noter que le travail philosophique dont il est question dans cet ouvrage ne renvoie pas aux sagesses orientales que sont le bouddhisme, le taoïsme ou le confucianisme. Il se rattache à la "philosophie occidentale" et est par ailleurs le fruit d'une démarche interne aux art martiaux (mais dépourvue de dimension ésotérique). Cette approche ne fait pourtant pas l'impasse sur la question du perfectionnement dans l'existence, recherche menée en parallèle à celle liée au combat. L'auteur préconise un équilibre, en accord avec la devise qui énonce "qu'on ne peut pas être un grand maître dans un art martial sans être un grand maître dans la vie".

"Ce que les arts martiaux sont et ce qu'ils ne sont pas"

L'auteur aborde ensuite les préjugés et obstacles liés d'abord au processus d'apprentissage et à la proximité avec la violence. Il souligne notamment que les bienfaits supposés de la pratique des arts martiaux sur la confiance en soi ou sur la canalisation de sa propre agressivité existent mais ne doivent pas être surestimés. Le rapport que chaque pratiquant entretient avec la virilité est aussi discuté. Plus généralement, l'existence  de normes sociales tend à enfermer hommes et femmes dans des rôles prédéfinis. A cet effet, l'auteur préconise au passage un entraînement mixte.

La suite de cette réflexion conduit à une comparaison entre art martiaux et sports de combat, qui diffèrent de trois façons :

  1. situations de combat (confrontations potentiellement sauvages versus affrontements réglés) ;
  2. type de victoire recherchée et dimension psychologique (c'est-à-dire travail émotionnel spécifique à la rue ou au ring) ;
  3. conduite dans la vie (notamment le rapport à soi et aux autres).

Malgré les deux premiers points de cette liste, l'auteur ne limite pas les arts martiaux à l'auto-défense. Il énumère quatre dimensions :

  1. dimension martiale (centrale et prédominante) ;
  2. dimension esthétique ;
  3. dimension thérapeutique ;
  4. dimension éthique.

Un autre point de vue compare cette fois arts martiaux et méthodes d'auto-défense. Cette fois, les différences portent sur la notion d'art et sur la nature des réponses, adaptatives dans le premier cas et automatiques dans le second. Cette comparaison illustre la différence entre un système (doté d'une cohérence interne) et une méthode.

D'autres préjugés et obstacles naissent de mythes sur l'efficacité (supposée immédiate et absolue), l'intériorité (ou la priorité accordée aux sensations et à l'intuition), et l'énergie (au sens traditionnel, qui relève selon l'auteur d'une vision du monde magique). Il existe pour finir des écueils liés au besoin de classifications (internes ou externes, traditionnels versus modifiés).

"Des corps en action"

Comment décrire un corps en mouvement ? L'usage d'images ou de métaphores peut produire des effets utiles même si l'explication s'avère fausse. Il convient cependant de veiller à ne pas véhiculer des interprétations fautives. L'auteur distingue quant à lui trois corps (ou trois dimensions corporelles) :

  1. le corps biologique ;
  2. le corps sensitif et affectif ;
  3. le corps pratique.

Les transformations liées à la pratique des arts martiaux vont concerner ces trois corps. Dans le cas du premier, elles relèveront notamment de l'intégration fonctionnelle, de la coordination, de l'absence de tensions parasites, et produiront des effets directs sur l'efficacité de l'exécution du geste. Cette recherche du relâchement optimal est inévitablement liée à celle qui porte sur le corps sensitif et affectif. Ici, il s'agit à la fois d'affiner la sensibilité motrice et lui donner une signification pratique, et de reconnaître (et non maîtriser) les émotions sans se laisser submerger par elles, notamment face à une situation violente. La dernière transformation concerne le corps pratique, à savoir le corps entendu comme ensemble d'habitudes. Elle vise à implanter des habitudes flexibles et adaptatives (comparables à l'acte ordinaire mais intelligent de marcher). Certaines contraintes biomécaniques ne font dès lors plus l'objet d'une attention consciente si bien que le pratiquant peut se concentrer sur les paramètres véritablement décisifs. Ces habitudes s'acquièrent grâce à la répétition, à condition que celle-ci ne soit pas routinière (il faut notamment varier les méthodes d'entraînement). Par ailleurs, elles ne concernent pas que l'exécution d'actions isolées mais aussi leur enchaînement, qui doit être fluide et spontané. Il faut noter aussi que dans la production de ce corps plus intégré, les choix conscients ont aussi un rôle à jouer, notamment sur le plan tactique. Au final, toutes ces transformations sont globales et agissent sur le schéma corporel ("l'image globale que nous nous faisons de notre corps et la manière dont nous nous positionnons dans l'espace"). L'auteur conclut ce chapitre sur une interprétation de la notion taoïste de non-agir, qui peut s'appliquer à la fois à la stratégie et à l'efficacité du mouvement. En soulignant l'influence qu'exerce l'environnement sur une action, par conséquent adaptative, il pointe l'importance de la part de passivité dans celle-ci.

"Les arts martiaux comme travail et comme art"

Les arts martiaux relèvent à la fois des arts utilitaires et des beaux-arts. Leur apprentissage requiert surtout des efforts significatifs (en termes de concentration, discipline, engagement personnel), qui s'apparentent à un travail, concept opposé à l'idée de loisir. L'accomplissement de ce travail demande une sincérité à l'égard de soi-même, faisant ainsi écho à la doctrine confucéenne. Un bon travail est celui qui ne néglige aucune des transformations nécessaires à l'atteinte des objectifs visés et qui fait un bon usage des divers instruments de travail (formes codifiées, exercices de sensibilité, applications martiales, combat souple, etc.). Ce travail passe par une confrontation au réel (même s'il se réduit à un cadre idéalisé) et n'est donc pas auto-centré (comme le sont le yoga ou le qi gong).

L'auteur s'interroge ensuite sur le sens de la pratique des arts martiaux. Il observe premièrement que celle-ci consiste davantage à se préparer à combattre qu'à combattre réellement. C'est donc le processus d'apprentissage qui contient une valeur intrinsèque, dont la fin est de rechercher la perfection, et qui fait de ce processus une pratique riche de sens.

"Une éthique des arts martiaux ?"

L'auteur conclut sur la dimension éthique et morale des arts martiaux. Il cite d'abord les vertus mises en avant par la tradition :

  • tempérance ;
  • courage ;
  • prudence ;
  • modestie ;
  • patience ;
  • compassion.

Sa critique porte alors sur la nécessité de prendre en compte la spécificité des arts martiaux. Ainsi, la prudence impose parfois d'apporter une réponse disproportionnée afin de stopper l'escalade de la violence (sans pour autant perdre tout sens de la mesure). Quant à la notion de justice, il rappelle que ce n'est pas seulement sa propre intégrité physique qu'il convient de préserver mais aussi celle d'autrui, ce qui peut amener à une forme de culpabilité en cas d'absence de réaction si cette dernière est menacée. Le processus d'apprentissage exige quant à lui humilité et vérité à l'égard de soi-même. Pour conclure, il énonce que la pratique des arts martiaux est une voie de réalisation de soi.

* La phrase exacte issue des Entretiens de Confucius est : "Étudier sans réfléchir est vain, mais réfléchir sans apprendre est dangereux (學而不思則罔,思而不學則殆)." (trad. Pierre Ryckmans, 1987)

Philosophie des arts martiaux modernes par Emin Boztepe
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