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Sur les origines du tai-chi-chuan

Quitte à décevoir un certain lectorat, les origines du tai-chi-chuan dont je vais discuter dans cet article ne seront ni mythologiques, ni romancées. Même si les fils sont difficiles à démêler, les recherches d'historiens rigoureux donnent des pistes beaucoup plus sérieuses. Ainsi, le clan Chen (et peut-être d'autres familles de la province du Henan) serait à l'origine d'une forme de boxe qui évolua progressivement jusqu'au tai-chi-chuan pratiqué aujourd'hui à travers le monde.

Pour commencer, j'écarterai d'emblée les légendes faisant intervenir l'ermite taoïste Zhang Sanfeng. Elles ne reposent sur aucune source historique fiable, sont relativement récentes, et dénotent sans aucun doute une volonté d'établir un pendant taoïste à Bodhidharma, autre figure légendaire désignée par certains comme le fondateur des arts martiaux de Shaolin. De telles origines mythologiques révèlent surtout des enjeux culturels voire politiques. Leur principe est connu : promouvoir une ascendance prestigieuse afin de magnifier un art et étendre sa portée à la sphère culturelle.

Statue de Chen Wangting devant le musée de Chenjiagou
Statue de Chen Wangting à Chenjiagou

La thèse la plus répandue (défendue dès 1931 par l'historien Tang Hao) situe les origines du tai-chi-chuan dans le comté de Wenxian de la province du Henan. Plus précisément, la forme de boxe originelle serait due à Chen Wangting (1597-1664), militaire de la dynastie des Ming en retraite dans son village natal de Chenjiagou. Elle s'appuie sur des documents du clan Chen mais aussi sur des archives officielles attestant de la puissance combative de la milice de ce village. Cet art se serait transmis de générations en générations, transitant notamment par Chen Changxing (1771-1853), éminent boxeur à l'origine de sa transmission hors du cercle familial (à savoir Yang Luchan). Commencent alors une succession d'événements donnant naissance aux autres styles (Yang, Wu, Hao, Sun, etc.). On assiste aussi à des mutations importantes, dues aux conceptualisations de lettrés de Pékin ainsi qu'à des aménagements dans la pratique incarnés notamment par le célèbre Yang Chengfu (1883-1936).

Des documents ont été récemment découverts et examinés pour affiner la thèse précédente (voir l'article en ligne de Douglas Wile paru en 2017 dans la revue Martial Arts Studies). Bien que leur authenticité soit contestée par certains historiens, ils méritent un examen attentif. Premièrement, la mise au point de treize postures d'entretien de la santé (taiji yangshenggong shisanshi) et d'un art nommé tongbeigong seraient les fruits d'une collaboration entre Chen Wangting de Chenjiagou et ses cousins du clan Li du village voisin de Tang. Par ailleurs, Li Chunmao (1568-1666), de la génération précédente et l'élève d'un prêtre taoïste, serait l'auteur d'un manuel de boxe, qui, s'il est authentique, contiendrait les principes essentiels repris bien plus tard par les maîtres des styles Yang et Wu. Li Zhong (1598-1689), l'un des cousins de Chen Wangting, en aurait rédigé un également, de même qu'un descendant d'une génération postérieure. Cette analyse précise aussi que la pratique martiale au sein du clan Li se serait finalement éteinte, contrairement à celle du clan Chen. Quelle est la part d'authenticité de ces documents ? Les avis divergent. Certains historiens les rejettent fermement, les assimilant à d'évidentes contrefaçons.

Pour compliquer encore les choses, une troisième famille, les Wang du village voisin de Wangbao, liée aux clans Li et Chen, aurait également joué un rôle dans la fondation du tai-chi-chuan. Elle détiendrait notamment des techniques de lance. Au centre de ces trois familles se serait tenu le temple de l'An Mil situé dans le village de Tang.

Si différents camps s'opposent en attribuant la paternité du tai-chi-chuan à Zhan Sanfeng ou à Chen Wangting, la plupart des intervenants admettent l'existence d'un boxe familiale à Chenjiagou, les Poings Canons (paochui). Pour les partisans de l'origine taoïste, cette boxe autochtone aurait bel et bien existé avant l'arrivée du tai-chi-chuan dans le village, au point que ses techniques rudes et combatives auraient altéré l'art martial taoïste. Certains s'empressent évidemment d'ajouter que la forme inaltérée de ce dernier aurait néanmoins été transmise à Yang Luchan et se retrouverait donc aujourd'hui dans les styles Yang et Wu. Admettre l'existence d'un art martial de la famille Chen revient pourtant à renforcer la thèse selon laquelle cet art martial serait l'ancêtre du tai-chi-chuan.

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Manuel de Chen Ziming

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